Kinshasa, Grand Hôtel, le 25 juin 2009
Excellences,
Honorables députés et Sénateurs
Distingués Invités
Mesdames et Messieurs
Chers confrères
Lorsqu’il y a quelques jours, Marie-Ange Mushobekwa m’a contacté pour me convier à cette soirée de gala organisée à l’occasion des 10 ans de son émission « A Cœur Ouvert », j’ai tout de suite donné mon accord car je considérais que cette invitation était un honneur et une reconnaissance du modeste rôle que joue l’association JOURNALISTE EN DANGER (JED) dans le paysage médiatique de notre pays depuis sa création il y a 11 ans.
Mais lorsqu’en plus, elle m’a demandé de m’adresser à cette auguste assemblée, je me suis posé la question de savoir ce que je pouvais bien vous dire au détour du 10ème anniversaire de l’espace de liberté qu’est l’émission A CŒUR OUVERT.
J’ai résolu finalement de vous raconter deux anecdotes, parmi tant d’autres, en rapport avec l’émission qui nous réunis ce soir et le professionnalisme de sa présentatrice vedette qu’est Marie-Ange. De ces anecdotes, je tirerai quelques leçons pour la liberté d’expression dans notre pays car, à JED, nous restons convaincus que sans la liberté pour tous de dire ce que l’on pense – même si cela heurte – la démocratie que nous appelons de tous nos vœux ne serait qu’un leurre.
Vous me permettrez donc de vous parler « à cœur ouvert » aussi :
« Le 29 juillet 2004, pour commémorer les cinq ans d’existence de l’émission « A Cœur Ouvert », Marie-Ange a décidé de rediffuser sa toute première émission produite le 11 juillet 1999. Au cours de cette émission, elle avait reçu l’ancien ministre de l’économie de feu le président Laurent-Désiré Kabila. A la même époque, le fils de l’ancien ministre était chef d’une rébellion.
Dans son intervention au cours de l’émission, le père fustigea le fils dans des termes crus que je me refuse de reprendre ce soir pour le forcer à abandonner sa rébellion contre le pouvoir du Mzee. Trois ans après, à l’époque de la rediffusion de cette émission, beaucoup d’eau a déjà coulé sous le pont : un accord de paix a déjà été signé entre les belligérants d’hier. Le fils est devenu vice-président de la République tandis que le père a rejoint les rangs de l’ex-mouvement rebelle devenu, entretemps, parti politique présidé par le fils ».
Dès la fin de la rediffusion de cette émission, une polémique s’empara du microcosme politique du pays. Des menaces visant la journaliste fusent ; une demande d’explication adressée à la présentatrice par son employeur est lancée. Ironie, Marie-Ange est accusée d’avoir été corrompue pour retourner le couteau dans la plaie et diviser une famille. Bref, l’exercice de mémoire fait par la journaliste a soulevé une interrogation : était-il opportun ou non de rediffuser ces propos-là en ce moment-là ? La question est restée posée mais JED croit y apporter une réponse ce soir.
La seconde anecdote remonte également à l’année 2004.
« Une dizaine de journalistes de la presse privée de Kinshasa, dont Marie-Ange Mushobekwa, a effectué, du 20 au 24 décembre 2004, une mission à Goma en vue de réaliser des reportages sur le conflit armé qui sévissait encore dans cette partie du pays. Pour compléter leurs reportages, grâce au carnet d’adresse de Marie-Ange, toujours elle, les journalistes ont réussi à traverser la frontière et à réaliser à Kigali des interviews avec des autorités rwandaises, notamment avec M. Charles Morigande, Ministre des Affaires étrangères et M. Paul Kagame, président de la République du Rwanda.
A l’époque, tout le monde se rappellera que dire du bien du Rwanda et de ses autorités était « un crime » assimilé à une intelligence avec « l’ennemi ». A plus forte raison aller à Kigali, interviewer les autorités et diffuser ces interviews à Kinshasa. Les réactions ne se sont pas faites attendre.
Dès leur retour à Kinshasa, les journalistes concernés accompagnés de leurs directeurs sont convoqués à la Haute Autorité des Médias (HAM) et certains responsables des médias concernés entendus par les services des renseignements.
Dans un communiqué de presse, le Ministre de la Presse et information de l’époque, s’était dit profondément indigné et je le cite : « suite à l’humiliation que vient de subir une certaine presse congolaise, instrumentalisée à outrance par le régime de Kigali ». Prenant l’opinion publique nationale et internationale à témoin, le Ministre affirme, mais à tort, que « ce déplacement des journalistes congolais d’une certaine presse vers le Rwanda s’est opéré en toute illégalité par rapport aux règles régissant l’entrée et la sortie des congolais (particulièrement les journalistes) du territoire national ».
Le Ministre poursuit en trouvant, je le cite encore : « ... inadmissible et regrettable que la presse congolaise serve de marche pieds et de diffuseurs de la propagande rwandaise au moment où les troupes rwandaises occupent une partie du territoire congolais et sèment la mort et la désolation au sein de nos compatriotes de l’est ».
Et de poursuivre : « L’instrumentalisation d’une certaine presse congolaise par le président rwandais est un acte perfide de haut volé et un coup de relations publiques qui est une première dans les annales de la guerre médiatique ».
Dans sa colère, le ministre affirme que la démarche des journalistes relevait « d’une manipulation visant à participer à une stratégie savamment orchestrée par le président rwandais avec la complicité de certains fils égarés de la RDC dont certains font même partie des institutions de la République rwandaise.. ».
Pour terminer, Mova Sakanyi, pour ne pas le citer, a « invité la presse congolaise à faire preuve de lucidité et de patriotisme et à se joindre aux efforts que déploient le gouvernement et le peuple congolais pour la restauration de l’intégrité du territoire national et le retour de la paix... ».
Dans la foulée des réactions, les cassettes des interviews incriminées ont été arrachées et la majorité des médias présents n’ont pu diffuser les interviews ramenées de Kigali privant ainsi le public congolais de son droit à une information diversifiée.
En réaction à cette vision anachronique du rôle des médias, JED, dans un communiqué de presse, avait considéré que ‘les armes ayant montré leurs limites dans la résolution du conflit entre la RDC et le Rwanda, seul le dialogue pourra y arriver et que la presse, congolaise et rwandaise, a un rôle majeur à y jouer qui ne s’accommoderait pas des dictats et autres stéréotypes d’un autre âge’.
Aujourd’hui, où en sommes-nous ? La RDC et le Rwanda n’ont-ils pas échangé les ambassadeurs ? Les armées des deux pays n’ont-elles pas conduit des actions conjointes sur le territoire congolais pour tenter de neutraliser les FDLR ? Et l’aventure de Laurent Nkunda qui pavanait aux portes de Goma, comment s’est-elle arrêtée ? Qui des médias et des hommes politiques avaient raison à l’époque ?
Mesdames et Messieurs
Distingués invités
Ces deux anecdotes, qu’on pourrait multiplier à souhait, m’amènent à tirer quelques enseignements suivants :
Quelque soit le gène et le dilemme cornélien dans lequel ce sont retrouvés, à un certain moment, un père et son fils, l’intérêt personnel des individus ne saurait être au dessus de l’intérêt général qu’est le devoir de mémoire. Les médias et les journalistes ont un rôle à jouer pour que l’amnésie collective ne s’empare du peuple ;
Les hommes politiques congolais doivent apprendre à s’assumer et à assumer leurs faits et gestes quitte à reconnaître qu’ils s’étaient trompés et à retrouver le bon chemin. Des médias libres et professionnels peuvent les y aider ;
Le devoir de mémoire permet au peuple de demander des comptes à ses dirigeants par rapport aux engagements pris et aux promesses faites notamment lors des campagnes électorales.
Les journalistes ne sont ni des hommes politiques, ni des diplomates et encore moins des auxiliaires de la justice et de la sécurité ;
Si le journaliste n’a pas d’amis, il n’a pas non plus d’ennemis. Le journaliste qui se fait d’amis inconditionnels ou d’ennemis personnels cesse d’être le chevalier de la plume qu’il doit être ;
Contrairement aux « annales de la guerre médiatique » consultées par le ministre dans l’anecdote de Kigali, rien n’interdit à un journaliste d’un pays en guerre contre un autre d’aller dans le pays « ennemi » pour collecter l’information. Et l’histoire récente des guerres et conflits entre Etats l’a abondamment montré : le célèbre Larry King de la chaîne américaine CNN qui tend son micro au « diable » Saddam Hussein au moment où les bombardements américains touchent déjà les faubourgs de Bagdad ; El Jazira qui arrache des interviews exclusives de Georges W. Bush, Condoleza Rice et Colin Powell alors que le monde arabe gronde contre l’invasion américaine et sa politique au Moyen Orient ; des journalistes palestiniens qui obtiennent des interviews de Ariel Sharon, premier ministre Israélien.
Mesdames et Messieurs
Chers confrères
Je ne peux terminer ce propos sans me tourner vers mes confrères journalistes. La fête de l’émission A CŒUR OUVERT est celle du professionnalisme, de la persévérance en dépit des menaces et autres vicissitudes de la vie quotidienne du journaliste.
Certes, il y a de plus en plus de problèmes existentiels au sein de la profession. A JED, nous sommes d’avis que des solutions doivent être trouvées si on veut sauver le vrai journalisme dans ce pays. Mais ces solutions doivent être honnêtes et honorables. Elles ne doivent pas énerver ni l’éthique, ni la déontologie et encore moins la morale.
Au cours d’une émission à téléphone ouvert sur Antenne A à laquelle j’avais été invité à participer, il m’avait été donné de constater, au travers des questions posées par des téléspectateurs, que le public a un jugement sévère du travail des journalistes et des médias congolais aujourd’hui. Et les journalistes eux-mêmes n’hésitent plus à le dire à haute voix. Pas plus loin que dans son Apostrophe du mardi 23 juin 2009, Ben-Clet Kankonde du quotidien LE POTENTIEL, sous un titre interrogatif « Démocraticides, les médias ? » est sans pardon, je le cite : « (…) les médias de la RDC sont pourvus les uns des gènes démocraticides et les autres de gènes infantilisants. C’est le comble pour le peuple…Des médias qui ont décidé de manipuler, dans l’intérêt exclusif de leurs sponsors, la conscience d’honnêtes citoyens ».
Aujourd’hui, le plus grand danger qui menace la presse dans son essence et sa crédibilité, c’est l’argent et le gout du lucre. Au phénomène « un ministre, un journal » dénoncé sous la transition mobutienne s’est ajouté un autre phénomène plus pernicieux dénommé « Chaque ministre son journaliste et chaque journaliste son ministre ». La relation « espèces contre espace » a pris le dessus sur l’information à même de cultiver une nouvelle citoyenneté et le professionnalisme. Pour arrondir les fins de mois, des journalistes sont, le matin, dans des cabinets politiques comme conseillers en communication ou attachés de presse et, le soir, ils présentent les news ou noircissent les tabloïds qui seront exposés le matin dans la rue. Ces pratiques conduisent à un mélange de genres entre l’information et la communication au grand dam du public qui ne sait pas toujours qui parle dans la bouche du journaliste.
Puisse la célébration des 10 ans de l’émission A CŒUR OUVERT nous interpeller tous pour un retour aux fondamentaux du journalisme. Il y va non seulement de la crédibilité de toute la profession mais aussi de la démocratie pour laquelle nous continuons à nous battre tous.
BONNE FETE MARIE –ANGE
ET LONGUE VIE A « A CŒUR OUVERT »
MERCI.
Donat M’Baya Tshimanga